Marie-ETIENNE PELTIER (suite)


« Le Barbier de Séville » brigantin de150 tonneaux, armé de 8 canons de 9, avec un équipage d'une centaine d'homes, spécialement construit pour la course à Paimboeuf en l'An V (1796), était dès plus coquets et des plus fins voiliers de la Rivière la Loire). Loin d'abriter d'indiscrets amours, comme son patron espagnol, de sémillante allure, il ne songeait qu'à porter haut et fier le pavillon national, et à jouer les anglais le plus souvent possible.

Dans sa première croisière accomplie sous les ordres du capitaine Vincent Magouet, et sur laquelle nous n'avons que des détails incomplets, il prit le 22 fructidors An V (8 septembre 1797) le brig anglais « Zébulon » de 280 tonneaux dont la cargaison bien que protégée par six canons de 6 fut vendue à Santander.

Il entreprit une seconde campagne, le 19 brumaires an VI (9 novembre 1797) Commandé par le capitaine Etienne Peltier. Un trois mats chargé de marchandises sèches était amariné le 1er décembre, puis notre corsaire voguait vers les colonies. - S. de La Nicolière-Teijeiro.


Le 30 frimaires An VI (20 décembre 1797), vers une heure de l'après-midi, écrit le capitaine Peltier, d'après une lettre datée de Paramaribo,(capitale du Surinam) 25 nivôse an VI ( 14 Janvier 1798). Estimant être à environ soixante lieues au vent de la Barbade, j'eus connaissance, bâbord à moi, dans la partie sud, distance de quatre lieues, d'un gros trois mats. Aussitôt lui appuyer la chasse, il tint le plus près du vent, se couvrant de toile pour m'éviter.


A trois heures, ma surprise fut extrême, en voyant ce bâtiment carguer ses voiles et arriver sur moi vent arrière, avec ses trois huniers, un large pavillon anglais battant à la corne d'artimon.

Cette manoeuvre indiquait clairement une lette de marque ; je me préparai au combat et attendis mon adversaire qui, venu à porté de fusil, m'envoya une bordée d'artillerie accompagnée d'une vigoureuse décharge de mousqueterie des hunes et des gaillards.

M'apercevant que ce trois mats avait seize canons et surtout un nombreux équipage, j'encourageai mon monde en diminuant la force de mon ennemi. Jugeant en raison du petit calibre de mes canons, que le meilleur parti était d'attaquer le plus près possible, j'accostai à portée de pistolet et le saluai de deux bordées. Toutefois, son feu vif et soutenu, sa fusillade extraordinairement bien nourrie, me faisait beaucoup de mal ; je dus combattre à une distance si rapprochée que le bout de nos vergues se touchaient. A la suite d'un engagement de trente six minutes, trois de mes canons étaient démontés, mais les anglais ne tiraient plus. Ils mirent le grand hunier sur le mat pour se laisser culer.

Craignant d'être pris par la hanche, j'ordonnai de laisser tomber la misaine, ne pouvant manoeuvrer mes autres voiles et fis feu des quatre canons seuls en état de tirer. Aussitôt, j'eus le plaisir d'apercevoir son grand mat de hune tomber tout enflammé sur la dunette, la grande vergue en travers sur le pont, le petit mat de perroquet coupé.

Le beaupré du trois mats se trouvait à demi portée de pistolet de mon couronnement, lorsque soudain, le « Barbier de Séville » ébranlé jusque dans la quille, trésaille soulevé par une effroyable commotion. L'Anglais a sauté. Une immense gerbe incandescente s'élance de ce cratère, perçant d'éclairs éblouissant l'ombre du crépuscule pour retomber en pluie de feu. Ponts, mats, canots, ancres, bardages et membrures, combattants valides, morts ou blessés, blancs et nègres, équipage et cargaisons disparaissent dans la trombe incendiaire. Quelques fragments épars, l'avant du malheureux navire auquel, grappes humaines à demi-calcinées se cramponnent une soixantaine de personnes, tourbillonnent un instant. Des cris lamentables, des imprécations furibondes se font entendre, et tout s'enfonce dévoré par l'abîme.

De trois cent soixante douze hommes, peu d'heures auparavant, plein de vie et de santé, quatorze seulement purent être sauvés.

Couvert de débris enflammés de la tête des mats au pont, le premier mouvement est de travailler indistinctement à éteindre le feu déjà déclaré en plusieurs endroits principalement dans les manoeuvres et sur l'arrière, où des caisses de cartouches, des armes chargées partant dans toutes les directions, causaient un cruel embarras. Une heure de travail presque désespéré, nous délivra enfin de l'appréhension de devenir à notre tour, la proie des flammes.

Pendant cette opération pleine d'angoisse et de terribles alternatives, j'avais fait jeter mon canot à la mer pour recueillir les malheureux qui pouvaient surnager. Deux voyages en ramenèrent quatorze, sept blancs et sept noirs, parmi lesquels plusieurs moururent la nuit-même, au milieu des plus atroces souffrances.

Le second capitaine de l'anglais, presque miraculeusement échappé, sans blessures graves, m'apprit que le bâtiment que j'avais combattu se nommait « L'Elisa
», de Liverpool, de quatorze canons de 6, deux de 4, douze espingoles de gros calibre, venant de la côte d'Afrique, avec un chargement de trois cents six noirs, douze bouteilles de poudre d'or, vingt tonnes de poudre, soixante milliers d'ivoire, la moitié de sa cargaison qu'il remportait ainsi que plusieurs caisses de fusils de traite. Son équipage comportait soixante six hommes, auxquels le capitaine avait adjoint soixante nègres pour la mousqueterie.

Extrait de l'ouvrage de S. de La Nicolière-Teijeiro,
«La course et les corsaires du port de Nantes »
P. 406 et suivantes, Réédité en 1978 à Marseille.

Il avait lui même extrait ce passage de plusieurs lettres du Capitaine Peltier datées du 25 nivôse an VI (14 janvier 1798), écrites à Paramaribo et parues dans la Feuille Nantaise du 4 prairial an VI (23 mai 1798).

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